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INDIGNATIO : RĂ©cits de bĂ©nĂ©voles Ɠuvrant pour le respect des droits des personnes en situation d’exil Ă  la frontiĂšre franco-britannique.

Indignation, nom fĂ©minin. EmpruntĂ© du latin indignatio, de mĂȘme sens.

Sentiment de colĂšre qui peut ĂȘtre mĂȘlĂ© de mĂ©pris, qu’excite une injustice criante, une action honteuse ou injurieuse, un spectacle ou un propos rĂ©voltant. Exemple : On ne saurait voir cela sans indignation. Exprimer, laisser Ă©clater son indignation. N’ĂȘtre plus maĂźtre de son indignation. Provoquer l’indignation publique, l’indignation gĂ©nĂ©rale. DĂ©finition du cnrtl.

DĂšs le dĂ©but est venu l’indignation. Une indignation sourde, puissante, mĂ©langĂ©e Ă  de la rage. Une indignation qui m’a traversĂ© tout le corps, qui a pris et prend toujours toute la place dans mon esprit. En arrivant Ă  Calais, j’ai trĂšs rapidement compris ce qu’il s’y passait. Ce qui m’a permis de donner un sens Ă  mon indignation et de l’exprimer, ça a Ă©tĂ© de travailler sur le terrain. Le fait de pouvoir agir a rendu les choses plus claires. J’ai Ă©tĂ© bĂ©nĂ©vole pendant 4 mois Ă  Calais, une petite ville Ă  la frontiĂšre franco-britannique, pour Utopia 56, une association qui vient en aide aux personnes exilĂ©es. A la fin de mon bĂ©nĂ©volat, j’ai voulu monter un projet avec quelques-uns de mes amis de l’équipe. J’ai essayĂ© de montrer un bout de notre vie quotidienne en tant que bĂ©nĂ©voles Ă  travers leurs tĂ©moignages et mes photos.

Marc, 28 ans et bénévole pendant 2 mois

« DĂ©crire mon expĂ©rience Ă  Calais avec un souvenir marquant ? Elle est dure ta question… Calais c’est tellement dense comme expĂ©rience, il s’est passĂ© tellement de choses, contradictoires parfois, que j’arrive pas Ă  avoir un seul souvenir reprĂ©sentatif. Quand je pense Ă  Calais, j’ai juste plein de bribes de souvenirs qui, mis ensemble, dessinent une certaine vision de Calais. Ce que je retiens, c’est plus des rencontres, des personnes qui m’ont marquĂ©.

Un matin en urgence jour, on avait croisĂ© un groupe de gars qui venait de se faire prendre leurs tentes par la police. Ils avaient plus rien, les flics Ă©taient venus prendre toutes leurs affaires. Certains avaient leurs papiers, leurs portables Ă  l’intĂ©rieur. Les flics avaient mĂȘme pris une cuve d’eau, et avaient renversĂ© toute l’eau par terre. Je pense que c’était pas la premiĂšre fois que les gars subissaient  une Ă©viction, mais lĂ  on sentait que c’était trop. Il y avait vraiment cette incomprĂ©hension, un des gars rĂ©pĂ©tait sans cesse « pourquoi, pourquoi, pourquoi ils font ça, pourquoi, pourquoi ». On a essayĂ© de rentrer dans une discussion avec lui, de pointer du doigt les dĂ©cisions politiques, et les justifications (avec lesquelles je suis pas d’accord) du gouvernement pour ce genre d’action, mais il restait bloquĂ© sur son ‘pourquoi’. C’était juste trop absurde pour ĂȘtre compris, ou rationalisĂ©. Celui-lĂ  m’avait vraiment brisĂ© le cƓur. Tous mes souvenirs de Calais sont marquants parce qu’Ă  chaque fois ils te font prendre conscience de ce qui se passe sur le terrain. MĂȘme si tu le savais avant, lĂ  ça passe par l’émotion de l’autre, et c’est par l’émotion de l’autre que ça venait me toucher. C’est des petits dĂ©clics Ă  chaque fois. »

Comment dĂ©crire Calais ? Ce que je dis gĂ©nĂ©ralement en premier, c’est que c’est une zone de non-droit. L’Etat ne respecte pas ses obligations, et beaucoup de choses illĂ©gales s’y passent sans que personne ne soit au courant. Plus en dĂ©tail, Calais est une petite ville cĂŽtiĂšre du Nord de la France. La plupart des personnes en situation d’exil qui veulent aller en Angleterre mais qui n’ont pas accĂšs aux voies lĂ©gales y viennent pour tenter la traversĂ©e illĂ©gale de la frontiĂšre en camion ou en bateau. En pĂ©riphĂ©rie de la ville, il y a une dizaine de lieux-de-vie, oĂč vivent pour quelques jours ou quelques mois des hommes seuls, familles, et MNA (Mineur Non AccompagnĂ© : mineur de nationalitĂ© Ă©trangĂšre arrivĂ© sur le territoire français sans titulaire de l’autoritĂ© parentale) venus de GuinĂ©e, du Soudan, d’Afghanistan
 L’Etat y mĂšne une politique d’harcĂšlement appelĂ©e « ZĂ©ro point de fixation », qui consiste Ă  envoyer Ă  peu prĂšs toutes les 48h des convois de CRS faire une expulsion de chaque lieu de vie. Lors de ces expulsions, le convoi forme un pĂ©rimĂštre de sĂ©curitĂ© Ă  l’intĂ©rieur du lieu de vie. Les gens qui y vivent se lĂšvent, dĂ©placent leurs affaires, attendent la fin de l’expulsion, puis les reposent Ă  leurs anciennes places. Les CRS dĂ©truisent les tentes et volent les affaires de ceux qui n’ont pas pu dĂ©placer leurs biens hors du pĂ©rimĂštre ou qui n’étaient pas prĂ©sents lors de l’expulsion.

Un des lieux de vie. Les gens y nourrissent souvent plusieurs chats qui y viennent réguliÚrement. Calais, 22 août 2023.
Un des lieux de vie. Les gens y nourrissent souvent plusieurs chats qui y viennent réguliÚrement. Calais, 22 août 2023.
Un des lieux de vie. Calais, 22 août 2023.
Un des lieux de vie. Calais, 22 août 2023.
Un des lieux de vie. Les gens y vivent en tente posée sur des cagettes de bois pour éviter le froid et l'humidité. Calais, 22 août 2023.
Un des lieux de vie. Les gens y vivent en tente posĂ©e sur des cagettes de bois pour Ă©viter le froid et l’humiditĂ©. Calais, 22 aoĂ»t 2023.

Romane, 21 ans et bénévole pendant 2 mois

« Je vais raconter ma premiĂšre urgence nuit sans bĂ©nĂ©vole plus ancien que moi, oĂč j’étais en Ă©quipe avec Marc. On commence le shift avec quelques mises Ă  l’abri, certaines sont refusĂ©es mais ça se passe plutĂŽt bien. Dans la soirĂ©e, on reçoit un message d’un groupe de 25 personnes Ă  la gare de Calais qui ont essayĂ© d’aller au Royaume-Uni en bateau mais qui ont Ă©tĂ© empĂȘchĂ©es par la police. Dans le groupe on sait qu’il y a des femmes, des enfants, et quelques personnes mouillĂ©es. Au mĂȘme moment, on reçoit un message d’une mĂšre et sa fille de 20 ans qui sont aussi arrivĂ©es Ă  Calais, mais elles sont Ă  une autre gare en pĂ©riphĂ©rie de la ville.

On dĂ©cide d’aller voir le gros groupe pour vĂ©rifier les besoins, puis on passe Ă  l’entrepĂŽt pour prendre le matĂ©riel de nuit qu’on pourra leur distribuer (thĂ©, eau, vĂȘtements
). Entre-temps, les deux femmes sont arrivĂ©es dans le centre de Calais. On dĂ©cide d’aller les voir, d’abord parce qu’elles Ă©taient trĂšs paniquĂ©es, trĂšs seules, et qu’elles avaient froid. Elles voulaient un hĂ©bergement pour la nuit, donc on appelle le 115. [numĂ©ro d’urgence qui vient en aide aux personnes sans abri et en difficultĂ© sociale. L’organisation se fait Ă  l’échelle dĂ©partementale en coordination avec les services de l’Etat. A Calais, ils peuvent loger les gens pour quelques nuits, mais une seule fois.] On vĂ©rifie qu’elles n’y sont jamais allĂ©es et on prend les infos nĂ©cessaires. J’appelle le 115, et je tombe sur un mec qui, quand je dis le nom de famille, me dit « Ah, ce nom de famille je le connais, je les prend pas elles sont dĂ©jĂ  venues ». J’étais un peu paumĂ©e Ă  cause de tout ce qui s’était passĂ© avant, et je pense que les deux femmes ont senti qu’il y avait un truc qui allait pas pendant cet appel et elles ont commencĂ© Ă  un peu paniquer, je le voyais. J’insiste sur le fait qu’elles sont nouvelles sur Calais, et demande au mec de me laisser finir, mais l’appel coupe court Ă  ce moment-lĂ . Notre procĂ©dure dans ce cas-lĂ , c’est de prendre tentes et couvertures, et de les installer dans un parc qu’on pense ĂȘtre Ă  peu prĂšs sĂ»r dans Calais.

C’était un moment vraiment dur quand on a dĂ» leur annoncer qu’elles devaient dormir dehors, elles Ă©taient vraiment pas rassurĂ©es, et on sentait que la fille qui avait 20 ans ne voulait absolument pas dormir dehors. On a essayĂ© de les rassurer au maximum, et on les a installĂ© dans le parc. C’est dur dans les moments comme ça, tu peux pas lĂącher tes Ă©motions parce que tu dois leur dire que c’est un endroit safe, alors que t’es mĂȘme pas sĂ»r que c’est safe. Puis tu laisses une mĂšre et sa fille dormir dans un parc, tu vois leurs paniques et leur tristesse. Le matin, elles nous ont rappelĂ© juste avant le changement d’équipe, et l’équipe de jour est allĂ©e directement les voir pour essayer de leur trouver un hĂ©bergement.

J’ai fait une sieste aprĂšs le shift, et le rĂ©veil Ă©tait compliquĂ©. Je me sentais vraiment mal, je me disais que j’avais laissĂ© des gens dormir dehors. Je sais qu’il y a plein de gens qui dorment dehors tous les jours, mais devoir les installer dans le parc, ça m’avait vraiment mis dans le mal. Je pensais aussi au groupe de 25 qui nous ont quand mĂȘme attendu longtemps. J’arrivais pas trop Ă  savoir si on avait bien fait les choses, je m’en voulais beaucoup. Au final on a parlĂ© avec d’autres bĂ©nĂ©voles, qui nous ont dit qu’on avait fait comme on pouvait, et qu’on avait bien fait. Mais il y a quand mĂȘme ce sentiment de culpabilitĂ© qui est restĂ© pendant une ou deux semaines aprĂšs. »

Iris, Romane, Pierre, et Lou lors du changement d’équipe d’urgence. Calais, 21 aoĂ»t 2021, 18h25.
Iris, Romane, Pierre, et Lou lors du changement d’équipe d’urgence. Calais, 21 aoĂ»t 2021, 18h25.
Romane et une autre bĂ©nĂ©vole en maraude littorale cherchent un bateau qui serait parti pour l’Angleterre. Cap Blan-nez, 14 aoĂ»t 2023, 6h32.
Romane et une autre bĂ©nĂ©vole en maraude littorale cherchent un bateau qui serait parti pour l’Angleterre. Cap Blan-nez, 14 aoĂ»t 2023, 6h32.

Il y a un tissu associatif assez impressionnant Ă  Calais, qui se coordonne pour pallier les manquements de l’Etat et proposer un accueil et des conditions de vie dignes aux personnes exilĂ©es. Utopia en fait partie.

Le travail d’Utopia Ă  Calais est divisĂ© en 3 missions : les urgences jour et nuit oĂč l’on tient un tĂ©lĂ©phone d’urgence 24h/24 et 7j/7 ; les maraudes littorales oĂč l’on parcourt la cĂŽte de Dunkerque jusqu’au Touquet pour aller Ă  la rencontre de gens qui ont Ă©chouĂ© leur traversĂ©e en bateau pour leur proposer nourriture, thĂ©, vĂȘtements et rĂ©colter des potentiels tĂ©moignages de violence policiĂšre ; et les maraudes sociales, oĂč l’on fait de l’accĂšs Ă  l’information et de la rĂ©duction des risques liĂ©s aux traversĂ©es en bateau et en camion. 

Un des objectifs principaux est de faire de l’accĂšs au droit commun : on oriente toujours en premier temps les gens vers l’aide que l’Etat est censĂ© leur fournir.

Marc prépare du thé pour la maraude littorale du lendemain. Calais, 9 août 2023, 22h28.
Saint-Omer Capelle, 23h. Marc, un des bĂ©nĂ©voles, prĂ©pare le thĂ© pour la maraude littorale, qui dĂ©butera vers 3h du matin. Chaque veille de maraude littorale, l’Ă©quipe prĂ©pare le thĂ©, qui sera ensuite distribuĂ© aux personnes rencontrĂ©es sur le terrain.
Axel, un des 3 coordinateurs de l’équipe de Calais, rĂ©pond Ă  un appel de l’équipe d’urgence. Les coordinateurs tiennent des astreintes tĂ©lĂ©phoniques que les Ă©quipes d'urgence peuvent appeler quand elles ont besoin d’aide/de conseils. Calais, 23 aoĂ»t 2023, 13h05.
Axel, un des 3 coordinateurs de l’équipe de Calais, rĂ©pond Ă  un appel de l’équipe d’urgence. Les coordinateurs tiennent des astreintes tĂ©lĂ©phoniques que les Ă©quipes d’urgence peuvent appeler quand elles ont besoin d’aide/de conseils. Calais, 23 aoĂ»t 2023, 13h05.
Fleur, Fernand, Lou et Marc Ă  la Warehouse, l’entrepĂŽt dans lequel est stockĂ© le matĂ©riel de la plupart des associations de Calais. Calais, 21 aoĂ»t 2023, 16h05.
Fleur, Fernand, Lou et Marc Ă  la Warehouse, l’entrepĂŽt dans lequel est stockĂ© le matĂ©riel de la plupart des associations de Calais. Calais, 21 aoĂ»t 2023, 16h05.
ChloĂ© en urgence jour rĂ©pond au tĂ©lĂ©phone d’urgence. Calais, 15 aoĂ»t 2023, 11h05.
ChloĂ© en urgence jour rĂ©pond au tĂ©lĂ©phone d’urgence. Calais, 15 aoĂ»t 2023, 11h05.
Iris et Lou trient des dons Ă  la Warehouse. Lorsque l’équipe d’urgence jour ne reçoit pas d’appel, elle reste Ă  la Warehouse pour trier les dons. Calais, 21 aoĂ»t 2023, 12h23.
Iris et Lou trient des dons Ă  la Warehouse. Lorsque l’équipe d’urgence jour ne reçoit pas d’appel, elle reste Ă  la Warehouse pour trier les dons. Calais, 21 aoĂ»t 2023, 12h23.
Iris et Lou mangent à la Warehouse pendant leurs shifts. Calais, 21 août 2023, 12h50.
Iris et Lou mangent à la Warehouse pendant leurs shifts. Calais, 21 août 2023, 12h50.
Tiphaine et Kahina en maraude sociale dans un des lieux de vie discutent avec une personne exilée. Calais, 22 août 2023, 14h54.
Tiphaine et Kahina en maraude sociale dans un des lieux de vie discutent avec une personne exilée. Calais, 22 août 2023, 14h54.
Tiphaine et Iris en maraude sociale dans un des lieux de vie, rigolent avec une personne exilĂ©e. Les maraudes sociales nous permettent d’avoir une approche diffĂ©rente du terrain, parce qu’on peut y prendre le temps de discuter et de crĂ©er un lien de confiance avec les gens. Calais, 22 aoĂ»t 2023, 15h03.
Tiphaine et Iris en maraude sociale dans un des lieux de vie, rigolent avec une personne exilĂ©e. Les maraudes sociales nous permettent d’avoir une approche diffĂ©rente du terrain, parce qu’on peut y prendre le temps de discuter et de crĂ©er un lien de confiance avec les gens. Calais, 22 aoĂ»t 2023, 15h03.

Chloé, 21 ans et bénévole pendant 2 mois

« Ce qui me revient souvent Ă  l’esprit, c’est le visage d’une personne exilĂ©e qui devait avoir Ă  peu prĂšs mon Ăąge, et que j’ai rencontrĂ©e Ă  plusieurs reprises. Les premiĂšres fois, il devait ĂȘtre Ă  l’accueil de jour du Secours Catholique, mais il n’était jamais venu nous parler. Puis je l’ai croisĂ©e un jour sur une route vers 5h du mat’ en maraude litto. On s’est arrĂȘtĂ© pour lui donner Ă  lui et ses 2 autres amis du thĂ©, des biscuits et des infos pour revenir sur Calais. Et lĂ  on a discutĂ© parce qu’il parlait italien, et moi aussi. Je l’avais recroisĂ© plusieurs fois en ville aprĂšs ça, et on s’Ă©tait saluĂ©.

On a vĂ©cu dans la mĂȘme ville Ă  peu prĂšs au mĂȘme moment, donc c’est comme s’il y avait eu un parallĂšle entre nos deux vies un certain temps. Ce qui m’a marquĂ© c’est vraiment le contraste liĂ© aux diffĂ©rents lieux de naissance entre nous deux. Il y a une distance qui se crĂ©e Ă  cause de loi et des dĂ©cisions politiques qui sont tellement Ă©loignĂ©es de la vie des personnes, dans les faits, que ça donne la rage en fait. »

Lou, 19 ans et bénévole pendant 1 mois

« Perso je vais parler du naufrage du 12 aoĂ»t, oĂč il y a eu 6 morts. J’étais dans l’équipe d’urgence ce jour-lĂ . Dans la matinĂ©e, on a reçu un appel d’Axel, un de nos coordos, qui nous demande d’aller voir un retour au port. Il nous dit que le sauvetage s’est mal passĂ©, qu’il y a un mort, et que le bilan risque de s’alourdir. [Lorsqu’un bateau a un problĂšme trop important pour continuer la traversĂ©e et que les garde-cĂŽtes ramĂšnent les naufragĂ©s au port]. On est restĂ© 2 heures au port, mĂȘme si on pouvait pas faire grand chose, et on a dĂ©cidĂ© de continuer la journĂ©e quand mĂȘme.

Le soir mĂȘme, on a eu une grosse rĂ©u d’équipe pour parler du naufrage, voir comment tout le monde se sentait. Au dĂ©but du tour de parole, Fra, une de nos coordos, a dĂ©samorcĂ© la situation en expliquant que c’est grave normal de se sentir mal, triste, et coupable. Tout le monde a commencĂ© Ă  parler aprĂšs, et c’est Ă  ce moment-lĂ  que ça a vraiment tapĂ©. HonnĂȘtement, je pensais pas du tout que j’allais ĂȘtre touchĂ©e par ça, mais lĂ  j’arrivais plus Ă  parler parce que je savais que j’allais commencer Ă  pleurer. Le fait d’ĂȘtre lĂ , de se dire qu’il y avait peut-ĂȘtre des gars qu’on avait vu sur le bateau, le fait de pas pouvoir identifier les personnes, c’était trĂšs spĂ©cial. 

Mais en mĂȘme temps c’était trop bien d’ĂȘtre avec l’équipe. Tout le monde parlait de ça et se comprenait, et ça m’a fait du bien de guĂ©rir dans un cadre oĂč c’est ok d’ĂȘtre mal, c’est ok d’ĂȘtre triste, c’est ok de se sentir coupable, et oĂč on traverse ça ensemble. Ce qu’on vit Ă  Calais c’est vraiment dur, mais il y a une sorte d’énergie qui se dĂ©gage de l’équipe qui m’a fait vraiment du bien. On a fait une soirĂ©e juste aprĂšs la rĂ©u, et c’était trop chouette. On a arrĂȘtĂ© de parler de ça, on a parlĂ© de pleins d’autres trucs, et dĂšs le lendemain je me sentais beaucoup mieux.

Et mĂȘme si c’était horrible, je suis contente d’avoir Ă©tĂ© prĂ©sente Ă  ce moment-lĂ  et pas Ă  un autre endroit, parce que c’est important de le vivre et de voir comment ça se passe. »

Lou et Iris dĂ©chargent la voiture d’urgence jour et nuit. Calais, 21 aoĂ»t 2023, 16h54.
Lou et Iris dĂ©chargent la voiture d’urgence jour et nuit. Calais, 21 aoĂ»t 2023, 16h54.
Lou explique Ă  ClĂ©mence, une nouvelle bĂ©nĂ©vole, le fonctionnement du tĂ©lĂ©phone d’urgence. Calais, 29 aoĂ»t 2023, 8h03.
Lou explique Ă  ClĂ©mence, une nouvelle bĂ©nĂ©vole, le fonctionnement du tĂ©lĂ©phone d’urgence. Calais, 29 aoĂ»t 2023, 8h03.
Lou, ClĂ©mence et Pierre dĂ©chargent la voiture d’urgence jour et nuit. Calais, 29 aoĂ»t 2023, 9h47.
Lou, ClĂ©mence et Pierre dĂ©chargent la voiture d’urgence jour et nuit. Calais, 29 aoĂ»t 2023, 9h47.
Lou et Axel à la Warehouse aprÚs une maraude littorale. Calais, 23 août 2023, 11h55.
Lou et Axel à la Warehouse aprÚs une maraude littorale. Calais, 23 août 2023, 11h55.
Axel, Fleur et Lou rechargent la voiture de maraude littorale. Ils remplissent des bacs de vĂȘtements et de nourriture pour la prochaine maraude. Calais, 23 aoĂ»t 2023, 12h05.
Axel, Fleur et Lou rechargent la voiture de maraude littorale. Ils remplissent des bacs de vĂȘtements et de nourriture pour la prochaine maraude. Calais, 23 aoĂ»t 2023, 12h05.

L’équipe, c’est aussi ce qui nous fait tenir. Mon expĂ©rience Ă  Calais se rĂ©sume en partie Ă  beaucoup de petits et grands moments de partage avec l’équipe. Je me souviendrais toujours de la peine, de la douleur, de la profonde tristesse des dĂ©cĂšs. Des commĂ©morations. Mais je me souviendrai longtemps aussi des repas partagĂ©s ensemble, surtout ceux aprĂšs les longues journĂ©es de travail. Des cafĂ©s Ă  2h du mat’ avant les maraudes litto, de la Monster quand le soleil se levait, et du pain au fromage de chez Sophie quand on arrivait sur Boulogne. Des discussions aussi, qu’elles aient Ă©tĂ© profondes ou lĂ©gĂšres, mĂ©morables, drĂŽles, tristes, frustrantes, Ă©nervantes mĂȘme, qui m’ont fait grandir, et celles quotidiennes oĂč je racontais ma journĂ©e, oĂč je cherchais des conseils et du soutien. Des biĂšres ensemble, des clopes, des sorties Ă  la plage, des tisanes avant de se coucher. Des frites de chez Claudia dans la voiture quand la nuit se calmait enfin, et des thĂ©s trop sucrĂ©s qu’on buvait sur le bord d’une route en pleine nuit. C’est aussi ça Calais : des rencontres et des moments de partage.

Kahina et Madeleine, aprÚs une de nos maraude sociale. Calais, 15 août 2023, 21h30.
Kahina et Madeleine, aprÚs une de nos maraudes sociales. Calais, 15 août 2023, 21h30.
Tiphaine, Fernand, et Iris à la plage de Calais. Calais, 25 août 2023.
Tiphaine, Fernand, et Iris à la plage de Calais. Calais, 25 août 2023.
Axel et Kahina dans une des deux maisons oĂč l’on habite. Calais, 27 aoĂ»t 2023.
Axel et Kahina dans une des deux maisons oĂč l’on habite. Calais, 27 aoĂ»t 2023.
Fernand, AngĂšle, Lou et Romane boivent un verre avec le reste de l’équipe Ă  la Betterave, un bar de Calais. Calais, 25 aoĂ»t 2023.
Fernand, AngĂšle, Lou et Romane boivent un verre avec le reste de l’équipe Ă  la Betterave, un bar de Calais. Calais, 25 aoĂ»t 2023.
Marc pendant une de nos urgence nuit. On s'arrĂȘte souvent au Pidou, une supĂ©rette ouverte 24h/24, pour faire des pauses pendant nos shifts. Calais, 22 aoĂ»t 2023, 2h25.
Marc pendant une de nos urgences nuit. On s’arrĂȘte souvent au Pidou, une supĂ©rette ouverte 24h/24, pour faire des pauses pendant nos shifts. Calais, 22 aoĂ»t 2023, 2h25.
Marc joue de la guitare le lendemain d’une de nos urgence nuit. Calais, 23 aoĂ»t 2023, 11h14.
Marc joue de la guitare le lendemain d’une de nos urgences nuit. Calais, 23 aoĂ»t 2023, 11h14.
L’équipe d’urgence jour et de maraude sociale font une pause ensemble Ă  la Warehouse. Calais, 21 aoĂ»t 2023, 16h28.
L’équipe d’urgences jour et de maraude sociale font une pause ensemble Ă  la Warehouse. Calais, 21 aoĂ»t 2023, 16h28.

Marc

« Une autre rencontre marquante que j’ai fait, c’est deux MNA qui s’appellent Bakhtiar et Ahmed. On les avait croisĂ©s une premiĂšre fois parce qu’ils voulaient une mise Ă  l’abri. FTDA [voir explication plus bas] avait encore une fois plus de place, donc on avait voulu les amener Ă  la maison pour mineur d’Utopia Ă  Lille, et ils devaient prendre le train pour y aller. D’ailleurs je te raconte ça mais on travaillait ensemble ce jour-lĂ , et tu dois bien t’en souvenir vu ce qui s’était passĂ© avec les deux contrĂŽleurs qui voulaient pas les faire monter au dĂ©but. Cette scĂšne, je la trouvais assez belle. Ils Ă©taient d’abord assez mĂ©fiants, ils nous faisaient pas confiance, mais je me souviens de la gratitude dans leurs regards Ă  la fin. Je les ai mĂȘme recroisĂ©s en maraude sociale Ă  Hospital [nom d’un des lieux de vie]. On a tchatchĂ© un peu, et ça se sentait qu’on Ă©tait contents de se retrouver, autant eux que moi.

Ces deux jeunes lĂ , j’y ai pas mal repensĂ©. Quand je les ai recroisĂ©s Ă  Hospital, c’était un peu avant le naufrage du 12. En fait j’ai jamais su s’ils Ă©taient dans le bateau ou pas, ou s’ils faisaient partie des disparus du naufrage. Je les ai pas revu, j’ai pas entendu parler d’eux, et ça m’a pas mal inquiĂ©tĂ©. C’est aussi ça Calais. C’est poser des visages, des noms, des relations, c’est des rencontres, c’est des gens et on les humanise, c’est Ă  rebours de toute la dĂ©shumanisation qui est portĂ©e par les mĂ©dias et leurs « 6 migrants morts en mer ». LĂ  c’est des gens qu’on connait quoi, et cette maniĂšre de m’attacher Ă  eux, de le remettre dans le contexte du naufrage, ça m’a fait prendre conscience de certaines choses, sur la maniĂšre dont je voyais de loin le terrain avant, et comment il s’est humanisĂ© au fur et Ă  mesure de de mon expĂ©riences Ă  Calais. »

Article 20 de la Convention Internationale relative aux droits de l’enfant (CIDE), ratifiĂ© par la France : « Tout enfant qui est temporairement ou dĂ©finitivement privĂ© de son milieu familial, ou qui dans son propre intĂ©rĂȘt ne peut ĂȘtre laissĂ© dans ce milieu, a droit Ă  une protection et une aide spĂ©ciale de l’Etat ».

LĂ©galement, l’Etat doit loger les MNA. Pour ça, France Terre D’Asile (FTDA), une association mandatĂ©e par le dĂ©partement, gĂšre un centre d’hĂ©bergement pour MNA Ă  Saint-Omer, une ville Ă  40 minutes de Calais. Lorsque l’on est contactĂ© par un MNA, notre procĂ©dure est donc de contacter FTDA pour leur demander de le loger. Or, combien de refus est-ce qu’on a eu au tĂ©lĂ©phone par manque de places dans le centre ? Combien de MNA rencontrĂ©s en urgence jour et nuit on dormit dehors, faute de solution d’hĂ©bergement ?

25 janvier 2023 : le comitĂ© des droits de l’Enfants des Nations Unies sanctionne la France pour son traitement des MNA non conforme Ă  la CIDE.

Kahina, 20 ans et bénévole pendant 4 mois

« Moi ça fait longtemps que je bosse dans ce milieu, donc je ne suis plus marquĂ©e par grand chose. Mais je pense que ce qui me frappe le plus Ă  Calais c’est des moments hyper random. Pendant ma maraude litto d’hier par exemple on a croisĂ© une cinquantaine de personnes Ă  la gare de Boulogne, et on a distribuĂ© thĂ©, gĂąteaux, etc.

Mais le moment le plus marquant c’est quand on est arrivĂ© sur un parking Ă  Equhien, oĂč il y avait quelques gars soudanais qui avaient entre 16 et 22 ans, ce qui est genre des Ăąges similaires au nĂŽtre en soit. On a aussi sorti thĂ©, gĂąteaux et tout le reste, mais on avait la flemme de repartir. Donc on s’est assis sur le parking avec eux, et on a juste parlĂ© et rigolĂ©. Et c’est des conversations qui pour nous sont normales, mais qui Ă  la base sont lunaires. C’est genre « Vous ĂȘtes lĂ  pour traverser ? Ah vous attendez parce qu’il y a les flics sur la plage. Faites gaffe Ă  vous, n’oubliez pas les rĂšgles de sĂ©curitĂ©, et s’il y a un problĂšme appelez le 112 », etc.

Mais du coup les moments marquants c’est ça quoi, juste tu te poses et tu partages, tu rigoles, tu discutes
 »

Une personne exilée nous prépare du café pendant une maraude sociale. Calais, 22 août 2023, 15h23.
Une personne exilée nous prépare du café pendant une maraude sociale. Calais, 22 août 2023, 15h23.
Tiphaine et Iris boivent du cafĂ© en discutant. Lors des maraudes sociales, les gens nous prĂ©parent souvent du cafĂ© lorsque l’on va dans les lieux de vie. Calais, 22 aoĂ»t 2023, 15h44.
Tiphaine et Iris boivent du cafĂ© en discutant. Lors des maraudes sociales, les gens nous prĂ©parent souvent du cafĂ© lorsque l’on va dans les lieux de vie. Calais, 22 aoĂ»t 2023, 15h44.
Kahina et une personne exilée. Calais, 22 août 2023.
Kahina et une personne exilée. Calais, 22 août 2023.

Chloé

« Ce qui est bouleversant, c’est le contraste que j’ai vĂ©cu en tant que bĂ©nĂ©vole Ă  Calais. D’un cĂŽtĂ© j’ai cĂŽtoyĂ© tous les jours le monde des injustices, liĂ© au racisme systĂ©mique de l’Etat et au systĂšme capitaliste dans lequel on vit. Et de l’autre j’ai expĂ©rimentĂ© un modĂšle de vie entre bĂ©nĂ©voles basĂ© sur l’autogestion dans des maisons oĂč on vit Ă  10/11, avec des personnes qui sont sympas, bienveillantes, et oĂč on fait attention aux uns et aux autres. C’est hyper frustrant de voir ce qu’est le monde, et ce qu’il pourrait ĂȘtre. Donc je dirais que le plus gros impact que Calais a eu sur ma vie, c’est l’envie de changer les choses. Et je sais dans quelle direction je veux que les choses changent. »

L’équipe buvant un verre Ă  la Betterave, un bar de Calais. Calais, 25 aoĂ»t 2023.
L’équipe buvant un verre Ă  la Betterave, un bar de Calais. Calais, 25 aoĂ»t 2023.

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